Richard Skelton – Landings

Il marchait tranquillement dans le champ, ses pieds s’enfonçaient parfois dans la terre mouillée, les fines gouttes de pluie s’écrasaient sur son chapeau, ses lunettes. Il ne savait plus très bien depuis combien de temps il marchait, le monde s’était engouffré dans un immense paradoxe temporel, était-ce le présent qui se projetait dans le futur, ou bien l’inverse ? Il ne savait plus très bien depuis combien de temps il marchait, était-ce 9h12 ? 20h14 ? 22h03 ? Il faisait jour mais le temps était dilaté, fractionné, décomposé, il se sentait ailleurs, comme un paria, livré à lui-même, dans un sentiment de détachement du monde qui l’entourait.

Les paradoxes avaient démarré il y a quelques temps déjà, ça il s’en souvient, quand les nano-connexions digitales ont cessé d’émettre, quand les premières répercussions écologiques se sont détraquées, quand les couples se sont déchirés, quand les cadres en sont venus à se battre à mains nues un soir sur le parvis de la Défense, en sortant de leurs bureaux. Il y a eu comme un dérèglement lointain, un grondement indicible, une fracture temporelle, des coups de feu dans le jardin, des cordes de guitare et de violon qui grincent. Dans le jardin, le vent soufflait, faisait claquer les portes. Il s’est dirigé vers le champ, s’est mis à marcher. Depuis combien de temps déjà ?… Il ne savait plus très bien depuis combien de temps il marchait.

Si vous aviez vu tout ce qu’il a vu ? L’herbe, les fleurs, le ciel gris, la pluie, le temps dilaté. Il a levé la tête vers le ciel, comme pour mieux vous oublier, puis il a respiré longuement, a senti l’air qui s’engouffrait dans ses poumons. Où étiez-vous quand tout cela c’est arrêté ? Sur le parvis de la Défense un cadre écrase le crâne de son collègue de bureau avec une dalle de pierre. Le sang coule abondamment et tâche ses chaussures Prada ainsi que son costume gris. Sur la ligne 14, le métro roule automatiquement mais il n’y a plus de passager dedans. La vieille guitare était resté dans l’herbe, la pluie commençait à tomber dessus, les arbres bougeaient, le vent soufflait. Il ne savait plus très bien depuis combien de temps il marchait. Où étiez-vous déjà ?

Je ne sais plus trop comment le temps s’était arrêté, comment la colère s’était envolée, comment la noirceur avait laissé la place à une forme de sérénité, celle que l’on retrouve parfois en restant allongé au dessous d’un arbre, pas loin d’une rivière dont les clapotis viennent reposer nos oreilles épuisées. Je ne sais plus très bien depuis combien de temps je marchais. Comment Richard Skelton fait-il pour réaliser une musique aussi belle ? C’est une énigme que j’espère ne jamais résoudre …

( ♫ ) Richard Skelton – Noon Hill Woold

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Par Mathieu

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